Lundi 29 juin 2009 1 29 /06 /2009 22:08

Bienvenue au Château...

« Alors tu arrives à Bordeaux le week-end prochain Marie-Odile ?? mais quel bon vent t’amène, je suis ravie !» répondais-je un jeudi soir à mon arrière cousine Marie-Odile qui m’annonce son arrivée dans 48 heures.

Je mouline cinq minutes : quitte à y passer le week-end, autant essayer de se divertir un peu. En plus, Odile et son nouveau boyfriend ne cachent pas leur goût pour la bonne chair et le vin, cela nous fait des points communs.

Ce week-end, je vais probablement me farcir le petit train touristique, finir en visite guidée de troisième âge, avec la  cousine Odile bourrée dans la voiture, mais à ce prix, je compte bien me refaire une santé (façon de parler) vino-gastronomique.

Ainsi je décide de prendre les services d’une guide qui nous accompagnera tout le week-end : non pas que j’aie besoin d’un back up sur l’histoire de la ville ou sur les différents stades de croissance de la vigne dans le Médoc (pensais-je alors), mais au moins ça nous fera de la compagnie. Et puis si on est bourrés pour de bon, le guide nous ramènera.

 

Odile est en grande forme lorsqu’elle descend les marches de sa voiture première classe du TGV. « Ah ma chérie, je t’ai ramené une grosse boîte de chocolats de Bruges et les beignets au Nutella que tu adores ! ». Ca n’arrange vraiment  pas mes résolutions, je n’aime ni l’un ni l’autre à vrai dire, et on ne peut pas dire que ce soit typique de Paris, d’où ils  arrivent, mais bon, je ne cherche pas : « merci Odile! ».

Jacques est déjà rosé, presque rouge, il fait honneur à sa Bourgogne natale. Je sens, d’ailleurs, que venir découvrir les châteaux du Bordelais lui procure comme un petit inconfort. Une sorte de complexe de supériorité camouflé sous un trait de culpabilité, comme s’il trahissait les siens. Ça commence bien, s’il se la joue guerre de clocher, il ne va pas être déçu du voyage: Saint-Emilion contre les Côtes de Castillon, Margaux plus fort que Pauillac, Bourg versus Blaye, cannelé contre macaron…attention : à Bordeaux ils ont du répondant en la matière !

Les chocolats et beignets déballés sur la table, nous prenons l’apéro chez moi. Samedi matin 11 heures, puisque ma grasse matinée est enterrée, autant commencer à se noyer dans l’alcool. Alors que Jacques ne tarit pas d’éloges sur le pinot noir  bourguignon, je dégaine un merlot irrésistible de Pessac Léognan, et donne le ton du week-end, ici on est à Bordeaux.

« Oui Jacques, flûte tout de même, tu nous embêtes avec ta Bourgogne ! » ajoute Odile.

Flûte ! Jacques en est déjà à son cinquième verre de Pessac, et Odile sort le casse croûte de la glacière.

Brigitte, notre guide, nous rejoint alors : elle est pimpante et visiblement ravie de commencer ce road trip avec nous.

« Après déjeuner, annonce t’elle, nous partons à Saint-Emilion. Je vous ai concocté une journée spéciale femmes.

Jacques rosit à l’idée de rencontrer les femmes du vin, celles qui, selon lui, ont le courage de s’imposer dans une industrie d’hommes.

- Prenez donc un verre de cet excellent breuvage bordelais ! » invite le Bourguignon. Ont-ils oublié que Brigitte est également notre chauffeur, et qu’elle doit rester sobre ? Et Brigitte de refuser le pot d’accueil, elle tient à nous guider dignement. En revanche, le saucisson y passe. Ah, ce week-end commence bien. Entre trois sexagénaires déchaînés, tout est possible.

Un café serré avalé et en voiture, nous sommes déjà sur la route dans un monospace confortable. Brigitte fait les choses bien, et elle commence à nous expliquer les bases : 

« Mes chers amis, nous partons sur la rive droite.

-Ces bordelais ne manquent vraiment pas d’air! lance Odile la Parisienne. Ce n’est pas suffisant que Victor Louis ait conçu la moitié de leur ville, ils s’attribuent en plus la rive droite ! Ont-ils le Faubourg Saint Honoré également ?

-Effectivement les Parisiens ricanent en entendant ce terme, convient Brigitte, mais rassurez vous Odile. A Bordeaux la rive droite n’est devenue à la mode que récemment, et nous sommes encore loin de Paris Plage. Cela dit, j’habite la rive droite et j’en suis ravie. La vue sur les façades XVIIIème du vieux Bordeaux, rive gauche donc, est unique. Néanmoins, reprend la guide, les deux rives font surtout référence aux deux parties du vignoble que la Garonne sépare. Rive droite, les sols sont argilo-calcaires et propices à la culture du Merlot : entre autres les Saint-Emilion, le Libournais, les stars de Pomerol, les surprenantes Côtes de Bordeaux et les divins Pessac Léognan.

Jacques glousse de plaisir à l’évocation du souvenir du vin de midi.

- La rive gauche, en revanche, offre un sol graveleux qui sied parfaitement au cabernet sauvignon. Vous connaissez certainement le Médoc et les Graves ? Enfin, au centre, les blancs secs de Bordeaux qui honorent les huîtres et coquillages du bassin d’Arcachon, et les blancs doux, dits liquoreux.

-Tout à fait, les vins liquoreux ! s’exclame Odile, Jacques me sort toujours un excellent Sauternes à Noël. Le problème c’est que je suis allergique au foie gras, alors je n’en bois quasiment plus ».

Ce n’est pas tant le fait qu’Odile soit allergique au foie gras qui m’interpelle, mais plutôt la question de savoir de quoi elle va se nourrir à Bordeaux. En revanche je note que Jacques a une cave plus ouverte aux vins « étrangers » qu’il ne veut bien l’avouer.

- Parfait, reprend Brigitte, je vois que vous aimez les bonnes choses ! Attendez de connaître le reste. »

Nous arrivons à Saint-Emilion à l’heure de la messe, et en ces temps de vendanges maigres l’église est pleine. Personne ne bronche, nous avons convenu au départ que le week-end serait placé sous le signe du vice de la chair, c’est entendu. Nous allons donc directement au magasin de Madame Michaud, une des nombreuses connaissances de Brigitte. D’après cette dernière, Madame Michaud fabrique les derniers cannelés artisanaux de la région. Nous nous retrouvons dans un magasin minuscule, où trois grosses girondines meulent les amandes et pochent les petits gâteaux. Nous goûtons la pâte à tous ses stades de fabrication : crue, un peu cuite, mi cuite et à point. Sachez que la pâte à cannelés, composée essentiellement de sucre et de jaune d’œuf, a tendance à tomber lourdement sur l’estomac. La visite est rude et se termine par une dégustation prolongée de macarons, de florentins maison, et d’un Floc de Gascogne pour la route. Brigitte et moi refusons, nous connaissons le guet-apens et n’ignorons rien du programme qui nous attend. Odile et Jacques, inondés de béatitude face à la générosité (tellement provinciale) de la pâtissière, passent le tout derrière la cravate. Ils achètent au passage un stock de cannelés et macarons : la vieille a bien eu les Parisiens, et toute la famille en profitera à Noël. Tout le monde est ravi.
Etape numéro deux : le meilleur chocolatier du coin selon notre guide. Bernard, le fameux artisan, nous accueille en personne et claque la bise à Brigitte. Est-ce qu’elle ne serait pas en train de nous faire faire la tournée des amis celle-là ? On se croirait au Maroc, où tous les amis du guide vous vendent des choses à l’affectif et vous ruinent avec le sourire. Pourtant, la magie opère dès que le chocolatier s’adresse à nous. Nous apprenons que le chocolat résulte de différents plants, comme les cépages du vin. Le chocolatier sélectionne les meilleurs, et assemble les arômes pour obtenir le meilleur de tous les composants. Les travaux pratiques éclairent l’explication, et nous ne goûtons pas moins de douze bouchées différentes. Le rush du sucre m’assomme : même dans les moments de déprime canapé télé, je n’en mange pas autant d’un coup !  Je suis déjà en surdose de nourriture, et il n’est que 17 heures…

Pour la soirée, Brigitte a prévu un dîner de femmes dans un beau château des environs. Elle suggère de s’y rendre au plus tôt afin de profiter au maximum, les vendangeuses se couchent tôt, précise t’elle.

Nous reprenons la route, un peu ballonnés et déjà moins guillerets qu’au début. Cela ne vaut pas pour Brigitte, infatigable, qui nous fait passer par les petits chemins dans les vignes afin de pouvoir admirer de plus près les grandes propriétés : Ausone, Angélus, Pavie, Figeac… Odile frémit à l’évocation de ces noms de rêve, mais je remarque qu’elle pâlit à vue d’œil. Malheureusement les chocolats la brassent, le floc de Gascogne n’a rien fait passer du tout, et je demande à Brigitte de rejoindre, au plus vite, la route principale. Nous avons évité le pire. Quant à Jacques, il dort à l’arrière du monospace, pas très classe pour arriver à l’apéro chez les châtelaines.

Nous arrivons, et sommes accueillis par cinq viticultrices dans la force de l’âge, certaines pimpantes, d’autres relax, mais toutes souriantes. Nous allons goûter les vins de chacune, et passer la soirée avec elles.

Entre deux canapés et une coupe de champagne (c’est un fait, les Bordelais sont les amis des Sparnaciens), le tour de table est fortement divertissant : Anne Laure, notre hôte, celle qui a accepté d’accueillir chez elle trois inconnus en goguette, a le vin de Saint-Emilion dans les veines : sa famille possède la propriété depuis deux siècles. Jacques caresse des yeux cette belle blonde à la coupe au carré classique, et Odile  évalue simultanément l’authenticité des pierres et des perles qu’elle porte.  Puis Sylvie : cette ancienne Parisienne avocate d’affaires explique avoir un jour tout lâché pour se mettre au vert. Ses parents possédaient un château et elle a repris l’affaire. La troisième, Dorte, est Belge Flamande et n’a pas la langue dans sa poche. Elle vit toute l’année à Bruxelles, et revient avec son mari s’occuper de leur propriété pendant les vendanges. Elle souligne que vivre ici (sous entendu dans le bon vieux terroir) lui serait impossible, les voisins y sont trop inquisiteurs. Puis Marie, la doyenne de toutes, est en pleine forme et s’assure de mettre son vin bien en avant. Elle n’est visiblement pas venue pour faire des ronds de jambes aux beaufs que nous sommes. En revanche elle soigne consciencieusement sa voisine de gauche, la charmante Léa, héritière d’un des plus grands châteaux bordelais.

Léa, la cinquième viticultrice, est très jeune mais dégage un charisme fort qui fascine autant que le vin qu‘elle produit avec son père. Je m’empresse de le goûter : ce château est pour moi une révélation. Malgré le millésime encore immature, ce vin me pénètre littéralement, il m’inonde d’arômes, m’offre un moment de jouissance gustative, et son goût reste en bouche de longues secondes. C’est un bonheur, tout comme sa productrice qui se livre à moi très volontiers. Si elle n’a jamais douté de sa passion pour le vin, elle souffre de la façon dont il a divisé sa famille. Pauvre petite fille riche dont l’héritage est trop convoité… certes, mais avec tellellement de  sincérité et de simplicité que je compatis. J’aimerais tellement en faire ma copine, qui ramène son vin hors de prix lors de nos barbecues et soirées entre filles ! Mais Léa appartient naturellement à une autre sphère, et je la laisse rejoindre sa tour d’ivoire en fin de repas.

Au milieu de tous mes verres, je remarque que Jacques a su éviter de se faire remarquer et boit modérément. Il a passé la soirée à flatter sa cour, et s’extasie devant ces femmes qui n’ont vraiment pas l’air soumises aux lois moyenâgeuses de l’aristocratie viticole bordelaise. Elles ont d’ailleurs l’air très épanoui, tenant les rênes de leur business tout en veillant sur leur progéniture.

Odile répète qu’elle a passé une soirée exquise, et que ces dames sont les bienvenues dans son salon parisien.

Ce soir nous dormons au château, à quelques kilomètres de la propriété où nous avons dîné. Nous prenons donc congé de nos charmantes hôtesses, et sur la route, chacun se repasse son épopée de la journée, dans l’excitation anxieuse de dormir au milieu des vignes, dans un château du siècle dernier.

Nous roulons quelques kilomètres et apercevons, dans la nuit noire de la campagne, le panneau indiquant notre lieu de repos. Un chemin d’environ un kilomètre nous emmène vers cette propriété imposante. Marie-Claude, la propriétaire, nous accueille chaleureusement malgré l’heure tardive. Cette petite femme coquette est fière de nous faire visiter se propriété. Nous sommes épuisés mais n’osons pas refuser. Ainsi nous entrons par le porche à peine éclairé, et pénétrons dans le Château. Tout est d’époque, c’en est effrayant. Pas une lumière à l’horizon, seules les lampes faibles à l’intérieur nous éclairent. Marie-Claude nous montre nos chambres : chacune a sa décoration, toutes avec vue sur le fleuve. Ce lieu est superbe mais légèrement angoissant. Nous avons la véritable impression d’êtres seuls au monde.

Je quitte le reste du groupe et me retire dans ma chambre. Les lits sont faits à l’ancienne, avec draps et couvertures au carré.

 

 

Odile et Jacques sont au taquet dès 7 heures, ce dimanche matin. C’est une chose qui me sidère chez les sexagénaires, ils boivent, mangent et dansent jusqu’à pas d’heure, arrivent généralement à coucher l’ensemble des jeunots, et sont frétillants aux aurores.

Honnêtement, je serai bien restée au lit ce matin là, mais j’entends Odile qui trépigne devant la porte de ma chambre. Elle n’ose pas entrer ni m’appeler directement : la dernière fois qu’elle a fait irruption dans ma chambre, elle s’en souvient c’en est la preuve, elle m’a trouvée en bonne compagnie, et a frôlé la crise cardiaque. Ainsi elle ne rentre pas mais semble avoir entamé une session de steps devant ma porte. Je me résous à me lever, et tombe nez à nez avec une Odile déconfite, cernée et ébouriffée. Par la porte de la chambre entrouverte, j’aperçois Jacques en train de bourrer la valise, visiblement très pressé. Mais que se passe-t-il ?

C’est alors que Marie-Claude, également mal fagotée, m’apprend qu’Odile a passé la nuit à hurler, sous prétexte que le château était hanté.

Hanté ? Pour ma part, s’il y avait un fantôme dans ma chambre, il est mal tombé. J’ai dormi comme une pierre et n’ai rien vu passer.

Pourtant je connais Odile, elle est certes un peu spéciale mais pas folle, et cette propriété est, il faut l’admettre, peu rassurante de nuit.

Odile, complètement excitée, ne cesse de trépigner, et bondit littéralement sur la pauvre Brigitte qui vient d’arriver. Dans un crescendo de hurlements incompréhensibles, Odile est déjà dans la voiture et exige qu’on la reconduise à Paris. Je ne perds pas mon sang froid et compte bien boire mon thé tranquillement. Pourtant, Brigitte vient me voir : Odile implore et Jacques supplie…

Très bien, lui dis-je, reconduisez les à la gare la plus proche, il est 7 heures du mat’, moi je prends mon thé.
Et c’est ainsi que je fus débarrassée des rugissants parisiens plus vite que prévu.

 

Marie-Claude, navrée, me propose de la suivre. « Venez, me dit-elle, je vais vous faire un thé. » J’entre alors dans la belle cuisine ornée d’ustensiles en cuivre, et tombe nez à nez avec un charmant indigène, manifestement épuisé de sa nuit de vendanges.

Il me raconte qu’il a passé la nuit à cueillir les précieuses grappes, mais s’étant blessé la main avec son sécateur, il est rentré au château en pleine nuit, la main en sang, pour se soigner... 



 

 

Par Paola - Publié dans : Les choses qui ont du goût
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