Cette semaine, je suis angoissée car j’ai eu la bonne idée d’inviter ma vieille copine Laurette à dîner samedi soir. Voilà trois
jours que je panique à l’idée de savoir ce que je vais lui faire à manger. Idiot, n’est-ce pas ? Eh oui, mais ce que vous ne savez pas, c’est que l’homme de Laurette, un certain Hubert, est
restaureur ! et pas dans un kebab, naturellement ! « Il a fraîchement été… étoilé Michelin » me souffle Laurette dans un élan de fierté difficilement dissimulable.
Pour tout vous dire, si je l’avais su à temps, je ne les aurais JAMAIS invités à dîner ! J’aurais improvisé une ruse, une entourloupe, pour m’éviter cette humiliation !
Mais comment aurais-je pu savoir ? Je n’ai pas vu Laurette depuis au moins 10 ans…
Je vous le demande : que faire à manger à un étoilé Michelin ?
Dans ma frustration, il me semble soudain évidemment qu’Hubert et Laurette ne peuvent pas être des noms de restaurateurs étoilés, c’est VRAIMENT trop ringard. Les deux ne seraient-ils pas en train de me faire une blague par hasard ?
Je me rue sur Internet, et découvre rapidement que, malheureusement, tout est vrai. Nos deux compères du fourneau tiennent « Le Court Bouillon », restaurant branché du moment. « Le Court bouillon »… et pourquoi pas « Le Jus de Boudin » pendant qu’on y est…
Bon, ne nous démontons pas, j’ai soudain une bonne idée : je pourrais décommander l’invitation, prétextant que ma table de salle à manger est en réparation, et les inviter pour le café à la place.
Je m’entraîne : « Allo Laurette ? tu ne devineras jamais ce qu’il m’arrive. J’ai cassé ma table de salle à manger et donc, il me sera impossible de vous recevoir comme prévu demain soir. Eh oui ! la table est en réparation pour quelques mois. Comme il serait idiot de repousser l’invitation au-delà de ce long délai, je vous invite, avec Hubert naturellement (hum.. ce qui est dit est dit) à prendre le café un de ces quatre. » Attention, me dis-je : je ne dois en aucun cas me faire avoir par l’habitude et les inviter à l’apéro, car je n’ai pas le cœur à passer l’après-midi à confectionner des petits-fours maisons à la noix de saint jacques.
Si Laurette me demande comment, grands dieux, j’ai bien pu faire pour casser la table de la salle à manger, eh bien c’est très simple : « Ma pauvre, j’ai dérapé samedi soir dernier alors que je dansais dessus, en plein karaoké avec des amis. Si si, tu te rends compte ? Non, je ne me suis pas blessée, mais malheureusement il me sera impossible de vous recevoir… car il va sans dire que j’ai AUSSI cassé les chaises… Vraiment, je suis désolée… »
C’est navrant, et peu crédible j’en conviens.
Deuxième solution : je mets mon homme aux fourneaux, je lui évite du stress inutile en lui cachant que les invités sont des pros de la casserole, et je le laisse agir.
Et c’est ainsi que je comptais m’en sortir lâchement, lorsque le principal intéressé m’annonce qu’il ne rentrera pas du boulot avant 20 heures.
Impossible de lui laisser le dîner à préparer s’il arrive en même temps que les invités… Fichtre, le traître !
Solution n°3 envisageable à H-12 : je commande le dîner chez un traiteur.
Je fais un petit tour sur Internet pour établir un devis, accepte le fait que ce dîner anodin va me coûter une semaine de boulot, et réalise enfin mon erreur. Ce cher Hubert se rendra compte illico qu’on essaie de le berner, il reconnaîtra rapidement les chefs d’œuvre de ses confrères...
Dernière solution, je loue les services d’un cuisinier à domicile. Mais un bon cuisinier, j’entends ! car si je cuisine mieux que lui, aucun intérêt ! Héhé !
Ainsi j’appelle ma copine Laura qui, au bureau, fait appel à un cuisinier de métier qui a pignon sur rue à Paris (c’est rassurant), et quitte son restaurant lorsque des particuliers font appel à lui. Parfait !
Jour J de bon matin: « Bonjour Monsieur, je vous appelle car je cuisine extrêmement bien, mais bon, comment vous dire, j’ai ce soir des hôtes un peu difficiles, mon homme rentrera à la maison probablement après les invités, et ma foi, j’aurais bien besoin d’un petit coup de main… »
Et pour une « modique somme » parfaitement astronomique, ledit cuistot me promet de débarquer chez moi l’après-midi même, la toque sur la tête et la mallette à couteaux en main. Parfait ! En voilà un homme (un peu onéreux mais bon)…
Et c’est 30 minutes plus tard que Laurette m’appelle, navrée, en m’annonçant que son second de cuisine doit s’absenter pour une prestation chez des particuliers. Ainsi Hubert, seul en cuisines, ne pourra pas quitter son restaurant, et elle se doit d’annuler l’invitation.
Et parfois, je dis bien parfois, mes neurones fonctionnent. Sur le coup, il me semble en effet que la coïncidence est un peu grosse, et je lui demande, innocente : « mais comment s’appelle ton second de cuisine ? » Laurette me répond ingénument, et je me rends compte avec effroi que je viens de booker le second de cuisine d’Hubert.
D’un côté, comment aurais-je pu rêver meilleure excuse que celle-là ? Je n'aurais jamais pu mieux faire pour annuler une invitation poliment. Et puis, je préfère me rendre compte en amont de la bonne blague, plutôt que d’assister aux retrouvailles d’Hubert et de son Second dans mon salon.
Mais d’un autre côté, que faire ? Si j’annule number 2, Hubert et Laurette débarquent et je n’ai plus de cuistot.
En une fraction de seconde, j’ai vu la scène du bonheur: mon homme et moi, en tête à tête à table, nous faisant servir par un second d’étoilé Michelin.
Et de répondre à Laurette du tac au tac, en essayant de cacher ma joie : « Ce n’est pas grave, je comprends. De toutes façons, ma table de salle à manger est fracassée (blanc dans la conversation, mais Laurette n’a pas osé poser de questions), venez plutôt pour le café un de ces quatre ? »
Laurette, soulagée, mais pas autant que moi, acquiesce, et prend date pour le café.
Quant à moi, je me réjouis du petit dîner à venir, et m’empresse de prévenir mon chéri que ce soir, c’est
fête !!